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Sujet: Proposition de lecture (réflexion sur l'art en tant que moyen de résistance, etc.)

aime mât nue aile (Membre)
2003-10-28 19:32
Inscrit: Dec 03, 2002 Messages: 248
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Voici un texte que je viens tout juste de lire,et il m'a semblé intéressant de vous en proposer la lecture. C'est tiré du courriel d'information d'ATTAC (http://attac.org/indexfr).

Bonne fin de journée

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3- Les humains en trop
____________________________________________________

Par Miguel Benasayag, Mathurin Bolze, Sylvie Blum , Carmen Castillo,
Mary Chebbah, Jean-Baptiste Eyraud, Valérie Lang, Maguy Marin,
Stanislas Nordey, Julie Paratian, François Tanguy, François Verret

Déclaration du collectif 53


L'été 2003 restera longtemps dans la mémoire collective.
Notre société se comporte comme s'il y avait « des humains en trop »,
des surnuméraires.
Nous sommes à notre manière de ceux-là.
Nous, les surnuméraires de l'art et de la culture, nous nous adressons
aux autres surnuméraires, ceux qui le sont déjà ou ceux en voie de le
devenir.
Chez les surnuméraires, nous sommes parmi les plus « inutiles » de
tous. Parce que nous ne servons à personne, sinon à tout le monde,
nous vous parlons. Nous sommes peut-être votre miroir.
Parmi nous, bien sûr, il y a des différences. Nous sommes nombreux.
Certains plus protégés que d'autres. Il y a des contradictions, des
désaccords. On voudrait nous opposer, peut-être même nous opposer à
vous, les autres surnuméraires.

On nous parle de rationalité, d'économie, de crise, mais à la fin de
tous ces discours, on se trouve toujours avec la même conclusion : il
y a des humains en trop.
Alors, on licencie, on expulse, on surveille, on emprisonne, on crée
la méfiance. L'autre, le « pas moi », l'autre, n'est plus ni parfum,
ni musique, il est devenu le bruit et l'odeur.
C'est la guerre des pauvres entre eux, et la solidarité est
criminalisée.
Tout ça au nom de la rationalité, mais de quelle rationalité ?
Les villes que la rationalité comptable a construites, sont propres,
fonctionnelles, sauf que personne ne veut y habiter, car la vie n'y
est plus.
On doit se contenter de survivre, et encore, sans faire de bruit, sans
déranger, et sous haute surveillance.
Chaque plan quinquennal soviétique était irréprochable, sauf qu'il
avait comme conséquence la mort de millions de paysans. La vie dans
les plans est parfaite, à ceci près qu'elle y disparaît.
Aujourd'hui, il n'y a plus de « soviétiques », c'est au nom du
réalisme, de la loi du marché, que l'on marche au pas, et s'il n'y a
plus de commissaires politiques, c'est parce que chacun de nous l'est
devenu un peu. Notre système a réussi à implanter un mirador dans
chaque tête.
Les lois de l'économie, nos nouveaux dieux, exigent le sacrifice des
inutiles, le salut exclusif pour ce qui est utile, mais utile pour qui
?
Ce qui est utile pour la rationalité économique, ne coïncide pas
toujours avec la vie.
Voyez cet homme, contaminé par la logique utilitariste, qui voulait
éduquer un âne à vivre sans manger. Il lui donnait à manger un jour
sur deux, puis un jour sur trois et ainsi de suite. Pas de chance,
quand celui-ci eut vraiment appris à vivre sans manger, il est mort.
Ou encore, ces nourrissons bien alimentés et bien propres, mais privés
de l'attention et de la tendresse des infirmières, qui mourraient
quand même. On ne comprenait pas. Ils avaient, certes, ce qui d'un
point de vue simpliste est considéré comme utile, ce qui satisfait les
besoins primaires, mais juste assez pour survivre, pas assez pour
vivre.
De la même façon, plan après plan, la vie disparaît à la plus grande
surprise de ceux qui veulent simplement, disent-ils, nous épargner « l
'inutile », simplement dégraisser la machine.
Car c'est quand le pouvoir commence à dicter ce qui « est utile » et
ce qui est « inutile », que la vie même est en danger.
Nous sommes montrés du doigt accusateur par les maîtres « vous n'êtes
pas utiles, pas assez rentables, il faut rationaliser tout ça » et ils
cherchent la complicité des autres secteurs de la société.
« Regardez, regardez . ils veulent faire du théâtre, de la danse, des
films, de la musique . alors que c'est la crise, vous êtes bien d'
accord avec nous, c'est un scandale ! »
Mais hier, ils disaient . « Regardez, regardez, ils sont vieux, et ils
vivent « trop » longtemps, vous n'allez quand même pas payer pour eux
! »
Sans oublier, quand ils disent, « Regardez, regardez.
Ils ne sont pas de chez nous
Ils n'ont pas de maison
Ils ne produisent pas de bénéfices
Ils sont handicapés, ils nous coûtent très cher
Ils sont en taule, et ils veulent des droits
Ils veulent une école qui ne soit pas soumise aux entreprises
Ils.ils ..ils. »
Et à chaque fois, le conditionnement avance en créant des désaccords
entre les victimes, des complicités avec les maîtres.
Ils vous disent encore :
«Mais, vous qui n'est pas comme eux, vous êtes Français.vous avez un
travail.vous êtes blanc.vous êtes jeune..vous êtes .. ». Et l'autre n'
est plus seulement le bruit et l'odeur, mais « l'insécurité ». Celui
qui peut vous piquer votre boulot, votre maison, votre mobylette .
votre rien.
Rationaliser veut dire gommer les différences, supprimer les
diversités peu « rentables ». La dérive économique projette par
exemple d'éliminer la biodiversité : un monde bien rangé, bien
discipliné, n'aurait pas besoin de tant d'espèces. Mais qui peut
vraiment savoir ce qu'impliquera la disparition d'ici 50 ans de la
moitié des espèces vivantes ?
Personne. Ces espèces n'existent pas dans des mondes clos, dans des
mondes étanches, et leur disparition ne manquerait donc pas de nous
emporter en bonne partie. Le monde réel, n'en déplaise aux
économistes, est très « mélangé », il relève d'une constellation
indissociable, ou au moins non amputable en toute impunité pour ceux
qui restent.
La biodiversité, c'est aussi les métèques, les sans papiers, virés,
eux aussi. Mais s'ils nous laissent « entre nous », si nous les
laissons partir . nous perdons à jamais une partie de nous-mêmes.
A chaque fois, que l'(ir)rationnel économique » élimine un secteur de
la société, ceux qui restent, ne restent jamais « entiers », le
problème de l'exclusion est, avant et surtout, qu'elle rend malade de
mort la société qui exclut. En fait de « rationalité » économique, il
s'agit en effet d'une véritable irrationalité fondée sur une croyance
aveugle en la toute puissance de la logique utilitariste. Mais rien n'
est maîtrisé. Ses résultats sont hasardeux, voire désastreux pour la
vie.
Rationaliser veut dire . faire table rase des problèmes. Seul petit
inconvénient, les « problèmes » pour notre société, ce sont les corps,
les humains. Dégraisser, délocaliser, programmer . difficile d'être
plus raisonnable, plus rationnel, ils veulent juste « enlever l'
inutile » . Mais l'inutile des marchands est le fondement de la vie
pour nous. Et si l'on continue à enlever l'inutile selon la logique
néolibérale, la vie même est en danger.
La vie est inutile, le sens de la vie est immanent.
Nous sommes ceux qui rappellent une chose très simple à la société :
nous ne savons pas pourquoi nous nous levons le matin, pourquoi nous
aimons, pourquoi . nous vivons.
TChong Tse écrivait : « Tout le monde connaît l'utilité de l'utile
mais personne ne connaît l'utilité de l'inutile ».
L'inutile, c'est la vie, c'est l'art, c'est l'amitié, c'est l'amour, c
'est ce que nous cherchons au quotidien comme fondement de tout ce
qui, de surcroît, est vraiment utile, tout ce qui a vraiment de la
valeur.
Nous, les surnuméraires de l'art, nous sommes ce rappel quotidien et
insupportable pour le pouvoir du « non sens » de la vie, fondateur de
tout sens.

Les Indiens disent aux pouvoirs qui les écrasent : « Vous ne pouvez
rien nous offrir, car nous sommes déjà morts ».
Ils entendent par là que pour eux, une survie, où l'on désire ce que
le maître peut nous offrir, c'est une mort. Pourtant, comme eux, nous
réclamons des droits, comme eux, nous défendons des acquis, car pour
eux comme pour nous, droits et acquis ne sont pas des possessions du
maître, c'est ce qui nous appartient.
Le « nous sommes déjà morts » est paradoxalement un chant à la vie,
car il affirme tout simplement « Tu ne m'auras pas comme complice . ce
que tu m'offres en échange de ma survie ne mérite pas que je laisse
tomber l'autre. Bien sûr, toi, tu crois que je devrais être content et
dire merci, parce que n'est pas encore venu le temps que pleuvent les
coups sur moi. »
Eh bien non. Que personne ne se trompe, il ne s'agit pas aujourd'hui
de revendications sectorielles, de querelles de clocher, car ce qui
est en jeu, c'est la résistance à un modèle de société, à un modèle de
discipline, à un mode d'oppression, à la vie devenue tristesse.
La production capitaliste est diffuse et inégale. C'est pour cela que
la lutte, la résistance doivent être multiples mais aussi solidaires.
Il n'y a pas de libération individuelle ou sectorielle. La liberté ne
se conjugue qu'en termes universels, ou, dit autrement : ma liberté ne
s'arrête pas là où commence celle de l'autre, mais ma liberté n'existe
que sous la condition de la liberté de l'autre.
Aujourd'hui nous sommes tous face à un choix de société, non pas à un
choix abstrait, lointain, mais à un choix qui implique la façon dont
nous allons continuer à vivre très concrètement. Nous ne parlons pas
de sociétés idéales, ou de modèles politiques à suivre, mais de formes
concrètes de vie, dans le seul monde possible qui est celui-ci. Soit
nous désirons à vide et de façon velléitaire un « autre monde », et
nous subissons la voie de l'utilitarisme. Soit nous assumons ce monde
qui est le nôtre aujourd'hui, ici et maintenant, celui où le corps,
des corps commencent à se mettre en mouvement.
Autant dire, soit nous nous contentons de la survie disciplinaire, de
la tristesse, soit nous résistons et construisons la vie, joyeuse et
multiple, donc solidaire.
Nous, nous ne voulons pas que la vie ait comme sens unique celui de l'
utilitarisme. Celui où tout sert à quelque chose, où il y a toujours
un but, une fonction pré-établie. Car dans le « sens unique », il ne
reste plus de temps pour réfléchir, pour questionner.nous sombrons
alors dans la société de l'urgence, de toutes les urgences.
Et, l'urgence est la meilleure façon de discipliner les gens. « Nous
sommes d'accord, disent les maîtres, bien sûr, mais plus tard, plus
tard »
C'est plus tard pour la vie.
C'est plus tard pour la dignité.
C'est toujours plus tard pour la solidarité.
Pour le moment, c'est l'urgence, et ils adorent ça, nos maîtres, les
temps d'urgence, « Branle bas de combat . et je ne veux plus voir qu'
une seule tête ».
Et ces artistes qui questionnent sans cesse le sens de la vie ! Mais
quelle drôle d'idée ! On se contenterait bien de les voir faire un peu
de cirque pour amuser les gens, et l'économie, bien sûr, dirigerait
aussi le cirque et les clowns deviendraient des fous du roi.
Les maîtres ne se trompent pas. Notre choix de vie implique un choix
de société : celle qui ne veut pas seulement éduquer utile, penser
utile, armer les enfants pour l'avenir, gérer efficace, aller vite,
produire plus. Une société où la pensée, la poésie, la philosophie, la
rêverie ne sont pas considérées comme hors programme. Où la notion de
gratuité du temps, de l'échange, sont à nouveau une évidence.
Et si nous refusons l'utilitarisme, ce n'est pas parce qu'il
représente un modèle de vie qui nous déplaît, mais c'est au nom de la
vie elle-même . Cela fait-il de nous des gens ridicules?
Oui, mais aux yeux d'un pouvoir qui se cache derrière le « sérieux
gestionnaire ». Et ce sérieux-là, justement, nous ne le trouvons pas
très sérieux.
Attention, ils nous désignent comme des surnuméraires, et pour
beaucoup de gens, tomber sous cette désignation-là, revient aujourd'
hui, à une condamnation grave : chômage, arrêt de soins, fin de
droits, expulsion, isolement, mort.
Alors, plutôt que d'essayer de nier, nous disons, oui nous sommes des
surnuméraires, mais seulement dans VOTRE modèle de société et même si
votre modèle est aujourd'hui dominant, la vie, elle, continue, à
travers la création, la solidarité, la pensée, la résistance.

Nous parlons pour les « surnuméraires » qui sont partis cet été.
Une société qui est capable de laisser mourir ses « inutiles », ses
« vieux », est une société qui n'a plus d'histoire, qui n'a plus de
dignité, car les ancêtres ont pour toujours disparu, en laissant la
place à cette nouvelle catégorie de l'économie, le troisième âge.
A cette société-là, qui cache ses faibles, qui oublie ses vieux, qui
expulse les handicapés derrière des murs pour oublier sa fragilité, c'
est-à-dire la condition humaine, à cette société-là, nous, qui nous
déclarons et nous revendiquons « surnuméraires », nous lui disons que
la résistance est devenue la seule forme de vie qui nous semble encore
digne d'être vécue.
Nous n'avons pas, pour contester, pour résister, à nous déguiser en
ministres alternatifs, nous n'avons pas à singer les gestes du
pouvoir. Le sérieux ne réside pas dans les formes, mais dans le désir
et la construction de la solidarité, ici et maintenant.
Nous comprenons en revanche très bien le message des maîtres : « Tente
de te sauver seul, prends la place de celui qui vient d'être viré ».
Pour nous, la seule idée de se « sauver seuls » est l'image de se
perdre à jamais. Ceux qui nous comprennent, comme nous, désirent la
vie. Ceux qui disent ne pas nous comprendre, en réalité ont déjà
choisi leur camp, celui de la survie. Le choix n'est pas entre être
fort ou être faible, car la réalité la plus profonde de la vie est que
nous sommes une constellation où tout est nécessaire, et c'est cela
que nous nommons fragilité.
Nous sommes ceux qui rappellent cette fragilité-là. Nous ne voulons ni
plus de force ni nous extraire tous seuls de la faiblesse. Nous
déclarons du fond de notre « rien du tout » qu'au delà de la force et
de la faiblesse, existe cette fragilité, tout simplement la vie.
Nous sommes des surnuméraires entourés d'autres surnuméraires déjà
disparus, en danger, ou de futurs surnuméraires, surnuméraires sans
passé, sans avenir.

Aujourd'hui, on crie haro sur le désir. On nous dit que nous sommes
les fainéants qui veulent une vie dans le désir, l'art, la pensée,
pendant que, eux, « sérieusement » veulent et imposent une vie
disciplinée par la finance. La seule vie sérieuse serait la vie qui,
en tournant le dos au désir, se disciplinerait aux besoins. Besoins,
normés, créés, énoncés par le pouvoir économique. Et ils nous invitent
à prendre la place de « fonctionnaires de la culture » dans leur
société.
Nous, nous vous disons, que c'est vrai, nous sommes désirants.
Car, tout changement social doit commencer par une exploration et le
déploiement de nouvelles et plus puissantes formes de désirer. L'
histoire nous l'a appris, ceci n'est pas faisable depuis un pouvoir
central.
L'art répond à la nécessité naturelle de vivre et de se développer
dans la multidimensionalité des situations, c'est pourquoi, aujourd'
hui, depuis l'art, on peut résister au formatage unidimensionnel de la
vie.
L'espace, les espaces de l'art, ont toujours été ces espaces publics,
ces véritables laboratoires sociaux, où les gens expérimentent, d'
autres dimensions, d'autres « esthétiques de vie ».
Ce monde unifié, qui est un monde devenu marchandise, s'oppose à la
multiplicité, aux infinies dimensions du désir, de l'imagination et de
la création. Et il s'oppose fondamentalement à la justice (.)
Résister, c'est créer et développer des contre-pouvoirs et des
contre-cultures. La création artistique n'est pas un luxe des hommes,
c'est une nécessité vitale dont la grande majorité se trouve pourtant
privée. Dans la société de la tristesse, l'art a été séparé de la vie
et, même, l'art est de plus en plus séparé de l'art lui-même, possédé,
gangrené qu'il est par les valeurs marchandes.
Nous, les surnuméraires de l'art, nous luttons donc, pour que la
création dépasse la tristesse, c'est-à-dire la séparation, pour que la
création puisse se libérer de la logique de l'argent et qu'elle
retrouve sa place au cour de la vie.
Les maîtres nous veulent séparés, ils ont besoin de notre tristesse,
de notre peur, et ils veulent ainsi garder un art pour les élites, et
un « sous-art » pour les autres, encore une séparation que nous
refusons.

Peu à peu, nos sociétés de la tristesse et de la discipline ont
construit un quotidien dans lequel la seule chose qui importe est le
bénéfice, le bénéfice économique. Ainsi, tout travail, toute activité,
n'a plus que ce seul objectif : le profit.
Produire des marchandises, et le travail réel que cela implique,
devient pénible, trop long, pas assez efficace. L'argent de la
spéculation «crée» une autre circulation monétaire où l'argent même n'
a plus d'existence, argent virtuel, travail virtuel, vie virtuelle.
Les corps que, bien entendu, on continue à utiliser pour surproduire,
seront dorénavant cachés, délocalisés, sans lieu. A la surproduction
de l'irrationnel néolibéral correspond la misère de celui qui la
produit.
Pour nous, l'objectif du travail, continue naïvement à être la
création. Nous sommes en ce sens-là, des «archaïsmes » pour le
système.
Mais, quand nous parlons des conditions de la création artistique, ils
n'entendent que des questions d'argent. Or, leur projet n'est pas de
faire des économies ou de corriger des disfonctionnements techniques
de statut, mais de discipliner le milieu de l'art. De l'argent pour
les productions normalisées, il n'en manque jamais.
Nous, nous disons qu'ils s'attaquent au fondement de notre travail :
le lien social, qui est la condition sine qua non de la création
artistique.
Nous parlons ici d'une tendance du pouvoir utilitariste et
disciplinaire qui a comme conséquence la dissolution du lien social,
la destruction des synapses du corps social qui garantissent que ce
qui fait mal à l'autre me fait mal aussi. Ce sont ces liens de
solidarité, ces liens sociaux qu'ils attaquent à travers nous.

Les conditions d'existence de l'art. Des conditions d'existence tout
court
Nous soutenons que les conditions d'existence de l'art sont les mêmes
que les conditions d'existence de la vie.
On ne peut impunément dégraisser, rationaliser, discipliner l'art,
sans lui faire perdre sa signification, son devenir, son existence. On
ne peut pas dire : les vraiment forts en art s'en sortiront. Outre le
malthusianisme grossier de ces propos, ils sont faux.
La question de « l'excellence dans l'art », est une question piège. D'
abord, le critère d'excellence est précisément ce que les
contemporains ne peuvent pas définir. Et puis une fois encore, on ne
voudrait garder que les «bons» travailleurs, les «bons» Français, vous
voyez bien, ils sont gentils, ils ne veulent virer que l'inutile. Bien
sûr... pour sauver l'art .
Mais, il existe des conditions quasi biologiques de l'existence de l'
art. On ne peut pas détacher une filière d'un corps pour dire : c'est
celui-là qui m'intéresse. Car le corps est complexe. Il est impossible
de dire à l'avance d'où va sortir l'art, impossible de savoir à l'
avance si tel élément du soubassement ne va pas donner quelque chose
de fort.
L'ouvre d'art émerge d'un certain chaos. Sans moment chaotique, sans
soubassement multiple et contradictoire, pas d'émergence. Et le
bouillon de culture n'est ni quantifiable, ni qualifiable.
Ce qui, du point de vue de la rationalité économique est perte de
temps (et le temps c'est de l'argent), n'est ni plus ni moins que l'
existence toujours multiple, de contradictions, de dissensions, bref,
de ce qui ne peut être mis au pas.
Toute mise en forme par voie unique est une mise en norme
disciplinaire.
L'activité artistique participe à la création de nouveaux possibles,
de nouvelles dimensions de la vie.
Mais, dans le champ de l'art, se jouent bien entendu, des conflits
centraux pour toute société, car c'est dans ces dimensions multiples
que de nouvelles formes esthétiques, de nouvelles formes d'être
commencent à s'exprimer.
Nous constatons qu'il n'y a pas de progrès pour la justice sociale
sans développement de cet espace de pensée et de recherche collective
qu'est la multitude d'activités artistiques, et vice versa.

Paradoxalement, l'art ne peut s'identifier au spectacle dans une
société où les gens regardent passivement le spectacle de leurs vies.
L'art, en effet, n'a pas pour vocation d'être un divertissement
spectaculaire, car il ne crée pas la séparation de tout un chacun avec
sa propre vie. Notre travail n'est pas de divertir pendant que la
répression avance.
Bien au contraire, l'art est ce qui, à travers la subjectivité, nous
permet l'accès au concret, au réel. Dans la vie devenue spectacle, les
hommes et les femmes devenus spectateurs de leurs propres vies, s'
opposent à l'art, car l'art, la création artistique construisent du
concret. Du spectacle non spectaculaire, de la présence, non de la
représentation.
Dans la société disciplinaire, il n'y a plus de corps, il n'y a que
des chiffres, des bonnes ou des mauvaises affaires, la vie devient peu
à peu virtuelle. Spectateurs passifs de la vie, nous n'avons que de
« lointaines nouvelles » de nous-mêmes, à travers des informations
mises en spectacle.
Nous désirons avant tout et surtout développer le concret de la vie,
contre sa virtualisation marchande. Pour nous, le but n'est pas le
profit ; ce que nous produisons, fait partie de nous, ce n'est pas un
alibi pour gagner de l'argent.
Si le prolétaire est celui qui est séparé du produit qu'il fabrique,
du produit réduit à une monnaie d'échange, aujourd'hui quand tout le
monde parle (à la légère) de la fin du prolétariat, nous assistons en
fait à la prolétarisation, à la précarisation de l'ensemble de la
société.
Nous, les artistes, nous sommes encore les représentants d'un monde où
ce " produit " est un objectif en soi, où la valeur d'usage est au
moins aussi importante, sinon plus, que la valeur d'échange. En ce
sens, nous formons une des lignes de résistance au néolibéralisme
financier.
On ne cherche pas à gagner en bourse, on veut que notre travail
corresponde à une valeur d'usage. Notre travail n'est pas virtuel. La
société est plus virtuelle que nous quand la vie devient un compte en
banque.
Les pouvoirs économiques veulent gagner du temps, alors, tout moment
doit être, un moment productif et productif veut dire visible, donc
comptable.
Ainsi, ils nous appellent, en tout cas, pour certains d'entre nous,
des « intermittents ».
Mais notre travail n'est pas intermittent. Chez tout artiste, il y a
continuité. On est visible par intermittence, mais vivant et productif
en permanence. Tout le travail qui n'apparaît pas, les films non
faits, les pièces non montées sont essentiels. Nos sociétés sont
moribondes du rationalisme panoptique qui ne prend en compte que le
visible, sociétés dans lesquelles tu n'es plus payé pour ton travail,
mais pour ton temps de travail.
Il s'agit de ne pas seulement être « force de travail », mais que le
produit continue à être notre objectif, pour éviter la séparation
entre nos vies et ce qu'elles construisent.

On entend beaucoup parler d'exclus, or le secret de cette société c'
est que personne n'est exclus. L'ascenseur social fonctionne plus que
jamais, mais en descendant. On fait croire à des secteurs entiers de
la population qu'ils sont exclus pour qu'ils attendent sagement la
possibilité d'accéder à des strapontins imaginaires.
Nous sommes déjà tous inclus, inclus à des places différentes,
certaines confortables, certaines précaires.
Il n'y a pas de pays en voie de développement, comme il n'y a pas de
minorités en voie d'intégration, tout est à sa place dans cette
société -là. Le modèle de société n'est pas extensible, toute attente
de « développement », d'intégration est une manière de nous
discipliner dans l'attente, et toute attente est. « en attendant
Gödot ».
L'exclusion est la menace permanente dans laquelle nous vivons. Elle
est devenue une atmosphère tellement « normale », nous sommes
tellement habitués à cette crainte, qu'on oublie que d'autres sociétés
ont existé et existent toujours sans logique d'exclusion.
D'autres sociétés, c'est-à-dire pas uniquement celles du passé ou de l
'ailleurs, mais simplement d'autres formes sociales au sein même de
nos sociétés complexes et multiples existent déjà, comme minorités en
lutte. Il ne s'agit pas de discourir dans le vide sur le souhait de
tout changer, mais d'arrêter d'être velléitaires, arrêter de souhaiter
des tables rases, pour nous lancer dans construction du nouveau « ici
et maintenant ».
Rester au niveau du souhait éloigne de la justice. La justice et la
solidarité n'existent que dans des actes concrets de justice et de
solidarité.
Ce qui est menacé est très clairement ce qui menace le développement
de la raison économique, c'est-à-dire le lien social. Le lien social
est en effet trop opaque pour les maîtres, le lien social n'est pas
assez « économique ». Résister c'est très concrètement créer du lien
social.
Nous produisons, certes de l'inutile, mais en quoi des millions de
voitures, des millions d'objets seraient, eux, plus « utiles » ? Nous
savons bien qu'il existe un autre type « d'inutile », mais cette fois
c'est de l'inutile dangereux, ce sont tous les produits de la
surproduction néolibérale qui ont comme seule raison d'être leur vente
ou leur destruction pure et simple.
L'inutile que nous créons, construit du lien social. Voilà simplement
pourquoi nous sommes gênants.
Dans le corps social, les corps ne sont pas tous attaqués de la même
manière, ni au même moment, mais de ces différences réelles les
maîtres essaient d'user pour nous dominer.
Nous vous invitons donc à ne pas céder à ce chant des sirènes qui vous
propose de devenir bourreaux en attendant d'être les prochaines
victimes.

Mauvaise nouvelle . nous sommes toujours là !

Le pouvoir essaie de nous faire croire que l'on ne pourrait plus se
permettre le luxe de vivre de vraies vies, que nous devrions nous
résigner à la survie disciplinaire. Ce qui nous est présenté comme «
sagesse », est une véritable folie.
Nous contestons parce que c'est contestable de vivre une survie.
Soyons sérieux, c'est-à-dire arrêtons de nous prendre au sérieux,
créons de véritables lignes de résistance, la joie contre leur
tristesse, la solidarité contre leur discours sécuritaire, la création
contre leur destruction de la vie.
Leur faiblesse réside dans le fait que nous ne désirions pas comme
eux, que nous ne voulions pas être à leur place. Oui, nous désirons
autrement, ou peut-être, nous désirons tout court.
Ni leaders, ni partis, ni programmes, ni modèles, une infinité de
lignes de résistance, sans commissaires politiques, ni bonne ligne à
suivre.
Nous ne nous adressons pas aux pouvoirs. Les pouvoirs, s'ils sont
démocratiques doivent refléter l'état de la vie réelle de la société.
S'ils ne le sont pas, c'est également par le développement des liens à
la base qu'ils le deviendront. A nous de faire qu'existent, à la base
les conditions du changement, ces liens de solidarité, de liberté et d
'amitié qui empêchent réellement que le pouvoir soit réactionnaire.
Il n'y a pas de grandes résistances et de petites répressions, il y a
des pratiques concrètes et multiples de résistance. Mais comme notre
époque est une époque obscure, époque du triomphe de la tristesse,
nous devrons avoir le courage et la patience de développer de
multiples expériences, des laboratoires, de toutes tailles de tous
types, qui feront peu à peu la preuve, par l'expérience concrète, qu'
un autre sens, que d'autres sens que le sens unique et utilitariste
sont possibles, ici et maintenant et dans chaque situation.
Personne ne doit demander ce qu'il doit faire. Nous devons continuer à
échanger ensemble, car ni le but, ni aucune finalité ne préexiste à l'
action.
C'est pourquoi, notre intention n'est pas de demander au maître de
nous épargner, mais d'avancer ensemble avec tous ceux et toutes
celles, qui, sans ordre, sans leader, mais avec une multitude de
désirs conducteurs se sont déjà mis en route.
A toutes celles et ceux que quelque chose de cette « lettre à la
mer », touche dans sa vie, dans son expérience, qu'elle ou qu'il la
fasse circuler, par tous les moyens possibles à sa disposition.

Pour le Collectif 53
Miguel Benasayag, Mathurin Bolze, Sylvie Blum , Carmen Castillo, Mary
Chebbah, Jean-Baptiste Eyraud, Valérie Lang, Maguy Marin, Stanislas
Nordey, Julie Paratian, François Tanguy, François Verret


aime mât nue aile (Membre)
2003-10-28 19:46
Inscrit: Dec 03, 2002 Messages: 248
Email | répondre en citant
Zut... je viens de revoir ça... c'est vraiment long mon texte!!! doh! Et en plus, je voulais en copier-coller un autre... Tant pis, je le fais quand même!


______________________________

1- Les militants nouveaux sont arrivés
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Par Sylvain Marcelli

Ils sont des millions à vouloir changer le monde

Deux chercheurs américains affirment, au terme d'une longue enquête,
que les pays occidentaux vivent actuellement un important changement
de société. D'après eux, des millions de personnes prennent leurs
distances, dans leur vie personnelle et sociale, avec la société de
consommation. Ouverts aux valeurs de l'écologie, adeptes du
développement personnel, soucieux de remettre l'humain au coeur de la
société, ceux que le sociologue Paul H. Ray et la psychologue .herry
Ruth Anderson nomment les « Créatifs culturels » pourraient sauver la
planète d'une destruction programmée.

Le scoop est énorme : aux Etats-Unis, mais aussi en Europe, nous
serions en train de vivre un profond changement de société, une
transformation radicale de notre civilisation, sans en avoir
conscience. A en croire L'émergence des Créatifs culturels, près de 50
millions d'Américains partagent des idées que l'on qualifie d'
ordinaire d'"alternatives". Voilà qui s'avère sacrément réconfortant.
Voilà aussi qui permet de sortir du mythe, soigneusement entretenu par
les militants professionnels, de l'éternelle minorité qui tente d'
éveiller une majorité constituée d'abrutis avachis devant leurs
télévisions.

Au terme d'une enquête de treize ans menée auprès de près de 100 000
personnes, l'équipe dirigée par le sociologue Paul H. Ray et la
psychologue .herry Ruth Anderson a identifié, au coeur de la société
américaine, un courant culturel radicalement nouveau. Les chercheurs
ont donné à cette population qui réprésenterait le quart environ des
citoyens américains le nom de "Créatifs culturels". Un drôle de
concept, qui sonne sans doute mieux dans sa langue d'origine, mais qui
dit bien ce qu'il désigne : les "Créatifs culturels" créent au jour le
jour, par leur manière de vivre, de penser, d'agir, une nouvelle
culture, qui concilie le souci de l'écologie, le développement
personnel et spirituel, le recours à une alimentation et une médecine
saine, et des valeurs de tolérance et de respect.

Un nouveau Gulf .tream

Loin d'être «un ensemble éparpillé et sans cohérence de coeurs
sensibles, de bons samaritains et de "moi d'abord"», les Créatifs
culturels sont, d'après les chercheurs, «la manifestation d'une lente
convergence de mouvements et de courants jusqu'alors distincts vers
une profonde modification de notre société» : «C'est un peu comme si
une centaine de rivières d'Amérique du Nord se jetaient dans l'Océan
Atlantique. Chauffées par le soleil, elles créent un nouveau Gulf
.tream qui s'étend jusqu'en Europe. A la surface, ce courant est
presque invisible, parce que, contrairement aux rivières, il n'a pas
de berges, pas de limites tangibles. En plein coeur de l'océan, au
sein de ce courant, se développent des formes de vies tout à fait
nouvelles. Il nous semble que c'est à peu près ce qui se passe
actuellement dans notre société»: différentes influences sont en train
de converger et cette convergence est à l'origine d'un grand
changement général.»

Le point de vue de Ray et d'Anderson est celui de chercheurs en
sciences humaines - et ça change tout. Mettant délibérément de côté
les soubresauts de l'actualité, les deux auteurs prennent de la
hauteur. Leur démarche tranche volontairement avec la vision
développée par les médias» : «Il n'est pas surprenant que la plupart
des politiciens, historiens et commentateurs, notamment des médias, ne
comprennent pas vraiment ce qui se passe.» En effet, ces témoins et
acteurs ont l'oeil collé à l'événement et n'accorde aucune attention à
son contexte. Un exemple pris dans l'actualité récente illustre cette
myopie»: le sommet de Johannesburg a montré combien les chefs d'Etat
du monde ont une vision courte de l'avenir. Mais il ne reflète
certainement pas la sensibilité des opinions publiques, beaucoup plus
préoccupées que leurs mandataires par l'avenir de la planète. Or, les
multitudes qui habitent cette terre ont plus de pouvoir que Georges
Bush.

En raison de leur fonctionnement actuel, les médias ont les plus
grandes peines du monde à adopter une approche transversale des
problèmes. Ray et Anderson ont cette image amusante : «Comme Marlon
Brando dans On the Waterfront (Sur les quais), les experts veulent
savoir "qui sont les combattants du match ?"» Lorsqu'ils organisent un
débat, les médias cherchent toujours à radicaliser les positions des
uns et des autres pour mieux renvoyer dos à dos les points de vue.
Englués dans une logique de confrontation, ils sont dès lors
incapables de rendre compte de ceux qui sont force de proposition. Il
y a fort à parier que, s'ils n'avaient jamais organisés de
contre-sommets, les militants pour une autre mondialisation ne
seraient jamais apparus sur nos écrans. D'ailleurs, quel média parle
de ces militants et de leurs organisations en dehors des grands
rendez-vous contestataires»?

Une fausse marginalité

Voilà pourquoi les «Créatifs culturels» n'apparaissent que très
rarement dans les journaux et sont complètement ignorés des principaux
acteurs de la vie publique. Deux autres grandes catégories sociales,
selon Ray et Anderson, occupent le devant de la scène, dans une
logique de confrontation. Les «Modernistes», en position dominante,
agissent au nom du libéralisme et du progrès technologique et ne
tiennent pas compte des répercussions que la course à la modernité
peut avoir sur la planète. Ils ont «tendance à penser que la vie
sociale et économique peut être résumée en chiffres»: recensement des
populations et montants financiers. On discute des tendances de
croissance dans toutes les publications, comme si celle-ci était ce qu
'il y a de plus fascinant et de plus réel dans la vie de tous les
jours. Or, derrière ces discussions se cache un présupposé très fort,
même si généralement il reste inavoué»: la société et ses structures
ne changeront pas.» .'opposent à cette vision du monde les
«Traditionnalistes» qui prônent un retour aux vieilles valeurs, à la
tradition, aux habitudes et aux comportements du passé. Cette manière
de diviser la population américaine offre une grille d'analyse
convaincante des courants qui s'affrontent dans nos sociétés
occidentales. Elle peut sembler caricaturale»; elle est, bien entendu,
longuement étayée dans le livre.

Même s'ils sont invisibles, les Créatifs culturels ne viennent pas de
nulle part»; il ne s'agit en aucun cas d'une génération spontanée. Ray
et Anderson se sont penchés sur l'histoire des mouvements sociaux des
cinquante dernières années pour en découvrir les racines. Une démarche
salutaire. En effet, «les Créatifs culturels, comme tous ceux qui ont
un véritable intérêt pour les évolutions de la conscience, se
retrouvent confrontés à une situation qui rappelle celle à laquelle
des générations de femmes artistes et écrivains ont été confrontés.
Personne n'ayant préservé l'héritage de ce que les femmes elles-mêmes
écrivaient sur leur propre expérience, ce qu'elles avaient créé et
pensé au cours des siècles, pour chaque nouvelle génération de femmes,
ce fut comme si tout était à refaire, comme si rien d'important n'
avait jamais été réalisé dans ce domaine. Des générations de femmes
eurent à faire, à défaire et refaire encore la toile de leur
compréhension du monde et d'elles-mêmes, à l'infini. Les Créatifs
culturels aussi sont constamment obligés d'inventer et de réinventer
les bases qui leur permettent de vivre comme ils l'entendent.» Prendre
conscience qu'ils font partie d'une histoire leur permettra sans doute
de ne pas répéter les erreurs de leurs aînés et donc d'avancer - en
somme, de gagner une maturité.

Ray et Anderson expliquent avec finesse la manière dont le mouvement
féministe, le mouvement pacifiste et le mouvement de libération des
Noirs se sont imposés dans les années 60 sur la scène politique et
sociale et ont imposé sur le long terme une autre façon de voir les
choses. En effet, contrairement à ce qu'on affirme souvent, ces
mouvements subsistent, de manière souterraine. Il ne suffit pas de ne
pas les voir pour croire qu'ils n'existent plus» : «On connaît le
début de l'histoire, mais l'on pense que ces décennies de grands rêves
sont bel et bien révolues, passées, et dépassée, puisqu'on ne voit
désormais plus rien de la sorte à la télévision. On ne se rend pas du
tout compte de tout ce qui s'est produit ensuite - comment des
mouvements pionniers, et ceux qui ont suivi, ont changé et modelé les
vies de ceux qui sont les Créatifs culturels d'aujourd'hui. Et ainsi,
les Créatifs culturels eux-mêmes, finalement, ne savent même pas que c
'est en fait de là qu'ils viennent. Et comme tout peuple dépourvu d'
histoire, ils s'imaginent être des marginaux, des étranges, des gens
de l'extérieur, des "pas d'ici", comme les pièces d'un puzzle qui ne
trouveraient pas leur place dans un ensemble qui a l'air tout à fait
complet sans elles.»

Découvrir ses propres solutions

Nous pouvons avoir l'impression de vivre actuellement une période
majeure de régression, alors que, sur le continent américain, le
gouvernement Bush se montre particulièrement va-t-en-guerre et hostile
à toute mesure pro-environnement, et que, sur le continent européen, l
'extrême-droite progresse de manière inquiétante dans les urnes. Une
autre lecture (plus optimiste) des événements consiste à penser qu'il
s'agit là de tentatives désespérées de la part des mouvements
réactionnaires de reprendre le contrôle d'une situation qui leur
échappe. En effet, certaines questions aussi importantes que le danger
nucléaire, la place des femmes dans la société, le racisme ou la
qualité de l'alimentation, hier marginales, méconnues de l'opinion
politique, sont devenues des préoccupations largement partagées par l'
ensemble des sociétés occidentales. «Un bon nombre des problèmes
sociaux qui étaient tolérés ou tout simplement admis avant les années
60 sont devenus de nos jours tout bonnement inacceptables, confirment
Ray et Anderson. (.) quel que soit votre âge, vous serez probablement
surpris de voir ce que l'on considérait comme "normal" aussi récemment
que dans les années 50 ou 60.» A l'appui de cette affirmation, les
chercheurs proposent une liste de comportements passés. effectivement
assez stupéfiante»!

Il ne faut donc pas sous-estimer l'ampleur des changements :
«Contrairement à ce que l'on croit généralement dans la branche
politique, la branche culturelle a au moins autant d'impact sur l'
ensemble de la société, si ce n'est plus. Le problème, c'est que les
médias, le gouvernement, les entreprises et même les universitaires
ont tendance à toujours encourager cette croyance qu'a la branche
politique de sa propre importance. En réalité, la force de la branche
culturelle, qui permet de briser les sorts jetés depuis des
générations, s'exerce à des niveaux nettement plus souterrains, mais
tout aussi efficaces.» Les mouvements sociaux ont réussi à changer la
société parce qu'ils ne sont pas contentés de vouloir changer les
réglements»; ils ont aussi cherché à comprendre ce qui se cachait
derrière ces réglements. En prenant leur distance avec l'ordre établi,
les mouvements sociaux ont compris que «quand on cherche à changer la
culture du passé, on ne peut pas se contenter des solutions qu'elle
propose. Il faut découvrir ses propres solutions ou les inventer.» En
effet, «résoudre de nouveaux problèmes avec d'anciennes méthodes n'est
généralement pas très approprié».

«Il faut un certain génie pour réussir à nommer ce qui n'a pas de nom
car si vous le faites avec sincérité et au bon moment, les millions de
personnes qui jusqu'alors étaient totalement hypnotisées et stupéfiées
par ce problème vont d'un seul coup se réveiller.» L'originalité et la
force de Martin Luther King a été de casser le cadre traditionnel des
revendications des Noirs américains en montrant à quel point la
ségrégation raciale était contradictoire avec l'idée que les
Etats-Unis se faisaient d'eux-mêmes. Il a ainsi pu rallier à sa cause
une partie de l'opinion américaine. De même, le mouvement féministe a
su interroger la société toute entière et remettre en cause les
schémas culturels établis.

Choisir son camp

Le mouvement féministe impose à chacun de s'interroger sur sa manière
de vivre son couple, parce que «le privé est politique». Comme le dit
le chanteur et poète Julos Beaucarne (qu'on identifie sans hésiter
comme un Créatif culturel)»: «Le militantisme est important. La
déviation du militantisme, c'est d'aller à une manif pour la paix, et
puis tu rentres chez toi, le bébé pleure, tu lui donnes une gifle...»
L'un des héritages les plus importants des mouvements sociaux des
années 60, c'est l'idée qu'en militant pour les autres, on milite
aussi pour soi - et qu'on ne peut exiger des autres ce qu'on n'exige
pas de soi-même.

Les Créatifs culturels décrits par Ray et Anderson portent la même
attention au monde qu'à eux-mêmes. Ils n'ont pas l'impression de
perdre leur temps lorsqu'ils cherchent à améliorer leur manière de
vivre, à parfaire leur équilibre intérieur. L'équilibre global est le
reflet de l'équilibre personnel»; à l'inverse, quand la planète va
mal, l'homme souffre. Dans un texte consacré aux manifestations
québécoises d'avril 2001, l'activiste américaine .tarhawk témoigne de
ce rapport inquiet entre l'intime et l'univers : «Dans la beauté des
bois, dans la paix du matin lorsque je m'assieds dehors et écoute les
chants d'oiseaux, en chaque lieu qui devrait donner un sentiment de
sécurité, je sens le courant qui nous mène vers une chute irrévocable,
une catastrophe écologique/économique/sociale de dimension épique.»

Se battre pour la bonne santé de la terre nourricière, c'est aussi se
battre pour sa sérénité intérieure. En somme, tout est dans tout. Il s
'agit, au sens premier du terme, d'une vision profondément religieuse
du monde»: «C'est là un aspect de ce que les Créatifs Culturels
recherchent, écrivent Ray et Anderson»: une façon de se rappeler qu'
ils ne sont pas seuls, une manière de tisser de nouveaux modèles, de
nouvelles figures dans le grand tissu social, tisser des lignes de vie
qui relient les générations entre elles.» L'imaginaire se voit assigné
une fonction mythique que sa dilution dans le divertissement tend à
faire oublier.

Se changer soi-même

Les Créatifs culturels espèrent voir naître ce que Julos Beaucarne
nomme joliment «un monde télépathiquement épatant»»: «On est tous de
la même matière que l'univers, affirme le poète. On choisit ce qu'on
écoute, ce qu'on mange, on est ce qu'on mange, on choisit son camp, on
choisit des musiques diaboliques ou des musiques qui nous
construisent. Choisir son camp, c'est d'abord peut-être un grand
principe : il y a une loi, qui n'en est pas une, c'est qu'il y a le
positif et le négatif. Dans tout ce qui flotte autour de nous, il y a
beaucoup de choses négatives qui peuvent entrer dans notre peau (.)
Parce que le psychisme est terriblement puissant. On envoie des
pensées tout le temps dans l'espace. On peut envoyer des pensées
négatives, sur quelqu'un par exemple, il peut se casser la pipe en
descendant l'escalier parce qu'il est fatigué ce jour là. On peut
envoyer de l'amour aussi. C'est là où on choisit son camp.»

Cette manière de voir le monde est souvent caricaturée sous le terme
New Age. Il est facile de se moquer de ces gens qui passent leur temps
sur un tapis de yoga en mangeant de la nourriture végétalienne au son
d'une musique relaxante»; «il est facile de s'arrêter uniquement aux
excès de la vulgarisation, la spiritualité "syncrétique" et la
psychologie de comptoir dont certains médias adorent se gausser. Mais
confondre ainsi la surface du mouvement et sa substance profonde est
une erreur. (.) il est nécessaire de bien faire la différence entre la
masse croissante de ceux qui sont à la recherche de nouvelles
sensations, d'un parfum nouveau pour leur vie ou de quelque chose d'
authentique d'une part, et d'autre part les adeptes de longue date qui
ont appris petit à petit à vivre une vie "authentique", à transformer
leur vie en profondeur en fonction de ce qu'ils ont appris.» En effet,
«on peut se mettre à de nouvelles idées, s'initier à de nouvelles
techniques ou se trouver un nouveau hobby en quelques semaines, mais
il faut des années, voire des décennies pour se changer soi-même.»

L'articulation entre l'activisme social et la recherche d'un équilibre
intérieur, évidente pour tous les Créatifs culturels présentés dans le
livre, n'a pas toujours été évidente. Paradoxalement, dans les années
60 et 70, il fallait choisir, établir un ordre de priorité»: «Tandis
que les militants politiques manifestaient contre la bombe, les
hippies gobaient des acides, résument Ray et Anderson. Tandis que des
étudiants faisaient des sit-in devant des restaurants racistes du .ud,
d'autres écoutaient sagement les enseignements du zen. Et tandis que
des femmes se rassemblaient en groupes de prise de conscience, d'
autres apprenaient les techniques des médecines douces ou les massages
traditionnels. Tout au long des années 60 et 70, les explorateurs de
la conscience et les activistes sociopolitiques donnent l'impression
de deux pôles opposés. Et bien qu'il y eut quelques altercations, dans
l'ensemble ils s'ignoraient plutôt les uns les autres. Chaque
mouvement se voyait comme l'apothéose de ce qui était essentiel dans
la vie».

"Je ne veux pas être Spartacus"

Bon, il ne faut quand même pas rêver»: les militants-militaires, qui
oublient de vivre pour mieux sauver le monde, existent toujours. Le
journaliste tunisien Taoufik Ben Brick décrit «ces militants
professionnels, qui triment pour la bonne cause avec une allure grave,
et qui ont une sorte de mépris pour tout ce qui ne leur ressemble
pas»»: «Ils veulent que ta subjectivité rentre dans leur moule. Il y a
finalement chez ces gens-là un côté conservateur, conformiste»: selon
eux, on n'a pas le droit d'aimer la nuit, d'aller voir du côté des
petites choses de la vie. Pourquoi y a-t-il un militantisme puritain,
ascétique, merdique»? Est-ce qu'il faut forcément avoir été bouffé par
la vie de chien que l'on nous a fait mener»? Ce sont des gens qui ont
oublié les valeurs du poète»! La liberté, il faut l'arracher chaque
jour de la vie.» Ben Brick incarne, par sa verve, son ironie, sa
poésie, un autre idéal de militance»: «Je ne veux pas être .partacus.
Je ne veux pas être un porte-parole. Je veux être un troubadour. Je
suis libre, de la liberté violente de celui qui s'enivre. On m'accuse
d'être excessif, mais je ne peux qu'être excessif. Cette liberté peut
me nuire, mais je me régale. Je veux que ma parole soit du côté de la
vie contre l'ordre, qui est une folie.» (Charlie Hebdo, 22/11/2000)

A l'image de Ben Brick, les Créatifs culturels refusent de sacrifier
la complexité de la vie au nom d'un idéal politique pur et peut-être
inaccessible. Ils n'attendent pas la révolution demain, ils la font
aujourd'hui. A la différence de ces anars qui annônent les oeuvres
complètes de Bakounine en attendant l'Insurrection qui a encore raté
le train, les Créatifs culturels mènent une insurrection personnelle
jour après jour. Leur combat, c'est des petits riens, mais ces petits
riens changent leur vie, la vie de leurs proches, et par extension la
vie du monde entier»; moins spectaculaires que les révolutionnaires
professionnels, ces nouveaux militants ont remplacé la rhétorique par
l'action.

Dès lors, les revendications ne sont plus les mêmes. Exit le culte de
la Révolution qui a fait tant de ravages - qu'elle ait eu lieu et
débouché sur l'improbable dictature du prolétariat ou qu'elle soit
toujours reportée aux lendemains qui n'en finissent plus de chanter.
Adieu, les mirages, maintenant il s'agit de se coltiner au réel. La
révolution devient quotidienne. Exit les ennemis du peuple ou du
parti, il n'y a pas besoin d'ennemi tout-puissant pour éprouver sa
propre puissance. Que vive la «rêvolution»»!

Do or die

Les Créatifs culturels se définissent d'abord par ce pour quoi ils
militent»: «les bases de l'identité collective se sont déplacées,
écrivent Ray et Anderson, glissant de la "contestation" vers une
vision plus positive et volontariste des choses, de l'activisme et de
l'avenir. Il a fallu presque deux décennies pour que les mouvements
"contre la guerre" deviennent des mouvements "pour la paix", ou pour
que les mouvements féministes finissent par se détacher des
accusations et de la haine systématiques envers les hommes pour mieux
se (re)définir de façon affirmative, en fonction de ce pour quoi elles
étaient.» Il s'agit d'inventer une nouvelle manière de vivre. Le
terme, archi-usé, d'alternative reprend ici tout son sens. L'utopie
devient enfin concrète.

D'après Ray et Anderson, la terre vit une époque de transition.
Plusieurs scénarios sont possibles, qui vont de la destruction pure et
simple de la planète (si le modernisme libéral continue à faire des
ravages) à la mise en oeuvre d'une nouvelle culture soucieuse de ce qu
'elle laissera en héritage «à la septième génération à venir». Tout
peut arriver, expliquent les chercheurs»; il est probable d'ailleurs
que les prochaines années voient l'humanité osciller entre ces deux
scénarios extrêmes. Comme le disait Martin Luther King»: «Nous devons
apprendre à vivre ensemble comme des frères ou périr ensemble comme
des idiots». En anglais, une expression lapidaire résume le choix qui
se présente à nous»: «do or die», agis ou meurs.

Or, estiment les auteurs, si les Créatifs culturels ne prennent pas
conscience de leur force, s'ils ne se comptent pas, s'ils
sous-estiment leur influence, s'ils ne comprennent pas qu'ils sont en
mesure de faire évoluer la manière de voir le monde de ceux qui les
entourent, le scénario le plus pessimiste risque de se vérifier. «Ce
qu'il faut, concluent les chercheurs américains, abandonnant le ton du
constat, c'est que chacun d'entre nous, avec ses qualifications
particulières, ses savoirs et sa sagesse les plus précieux, sa
curiosité, son empathie et son intelligence, s'implique. (.) Le
nouveau discours qui se met en place, la nouvelle histoire que nous
sommes en train d'écrire demandent des dizaines de milliers de
conteurs, et deux fois plus encore de personnes qui s'en inspirent.
(.) On peut dès maintenant se mettre à imaginer une culture qui ait
suffisamment de sagesse pour réussir à trouver son chemin et effectuer
cette traversée jusqu'au bout, et réfléchir au rôle que nous voulons
jouer dans ce processus. Ce n'est que le premier pas.»

Dans un texte écrit peu après les attentats contre les Etats-Unis,
Starhawk annonce»: «Il est possible que la chose la plus radicale que
nous puissions faire en ce moment est d'agir à partir de notre vision,
et non à partir de la peur, et de croire en la possibilité de sa
réalisation. Toutes les forces autour de nous nous poussent à baisser
le rideau, à nous isoler, à faire retraite. Au lieu de cela, il nous
faut avancer, mais de manière différente. Nous sommes appelé(e)s à
faire un saut dans l'inconnu.» .ylvain Marcelli

source:

http://www.onnouscachetout.com/themes/societe/creatifs-culturels.php L'émergence
des Créatifs culturels, enquête sur les acteurs d'un changement de
société, Paul H. Ray, .herry Ruth Anderson, éditions Yves Michel, 2001
(publication aux Etats-Unis : 2000).


MaRIeE (Membre)
2003-10-28 20:22
Inscrit: Aug 05, 2003 Messages: 322
Email | répondre en citant
Y'est indeed vraiment long ton texte,
mais super interessant!


Bloui (Membre)
2003-10-28 22:33
Inscrit: Sep 03, 2003 Messages: 19
Email | répondre en citant
En effet, très intéressant !

Merci, maintenant je vais me reposer les yeux un peu

-----------------
Sugarplum

Reyam (Membre)
2003-10-29 14:56
Inscrit: Dec 11, 2002 Messages: 937
Email | répondre en citant
Merci beaucoup Aime mât!!

J'ai lu le texte sur l'art et je lirai l'autre plus tard ce soir. Excellent article qui est bien près de mes propres recherches. Je l'utiliserai pour ma thèse . C'est une notion qui est de plus en plus près de la conscience collective, celle que l'art est le moyen qui nous permettra de quitter ce monde abominable où l'$ dicte tout.



[ Ce Message a été édité par: Reyam le 2003-10-29 14:58 ]

aime mât nue aile (Membre)
2003-10-29 16:14
Inscrit: Dec 03, 2002 Messages: 248
Email | répondre en citant
ya pas de quoi reyam... je savais que ca te plairait...

jaimerais bien, aussi, avoir une copie de ta thèse!!

-emmanuel

GonzzonG (Décodeur requis)
2003-10-29 17:07
Inscrit: Apr 06, 2002 Messages: 1989
Email | répondre en citant
Y'a pas de photo avec ca ..une musique d'Accompagnement!!!

-----------------
Le Monde Des Guitares De Jean Leloup


©º°šš°º© J'aime la vie, mais cibole que c'est court et compliqué! On met beaucoup de temps à comprendre qu'on comprend rien. ©º°šš°º© GönZZönG

aime mât nue aile (Membre)
2003-10-30 09:43
Inscrit: Dec 03, 2002 Messages: 248
Email | répondre en citant
Haha...

À toi de choisir la musique que tu veux en guise de trame sonore à ta lecture... Perso, j'te conseille n'importe quel album de Leloup...

Lalight (Membre)
2003-10-30 11:08
Inscrit: Mar 23, 2003 Messages: 14
Email | répondre en citant
Ce sont vraiment deux textes à énergie tellement différente. J`aime beaucoup mieux le deuxième même si le premier texte a des propos justes. Justes mais un peu insécure je dirais.

Si chacun regarde à l`intérieur de soi, qu`il s`entraine spirituellement, il saura remplir son rôle dans la transformation de ce monde. Ni plus ni moins, un moment à la fois. Plusieurs le font déjà. Qu`on se le dise. Tous sont invités à prendre leur place respective.



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